Le moulin à vent de Beauvert

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La région Rhône-Alpes passe traditionnellement pour n’avoir pratiquement pas eu de moulins à vent. Une recherche menée en Dauphiné depuis 2003 a démontré le contraire, puisque l’ancienne province d’entre Rhône et Alpes en a livré une cinquantaine à elle seule, implantés aussi bien en plaine qu’en montagne. Le fait qu’ils aient été pour la plupart abandonnés avant la Révolution française les a complètement gommés de la mémoire collective. Ceux qui subsistent encore en élévation – à peine une douzaine, à l’est du Rhône, passent pour des tours de châteaux ou des colombiers, voire pour des tours du télégraphe Chappe ! Le moulin à vent de Beauvert figure parmi ces rares rescapés. Il se dresse 300 mètres à l’ouest des remparts de Donzère, au sommet de la colline des Aupillas. Au cours de l’année 2009, la tour du monument et ses abords ont fait l’objet d’une campagne de fouilles étendue sur 71 m², accompagnée d’une recherche à travers 160 registres des archives municipales et des Archives départementales de la Drôme. L’opération a été menée par des étudiants de l’Université Grenoble 2 et du LARHRA (UMR CNRS 5190), en partenariat avec la Ville de Donzère.

La parcelle sur laquelle se situe aujourd’hui le moulin appartenait en 1500 à l’évêque de Viviers, seigneur de Donzère, et ne contenait alors que des champs et une vaste « garenne ». Vers 1555 l’évêque en vend ou alberge une partie à noble Michel de Redon, son châtelain à Donzère et de confession protestante, sur laquelle celui-ci fait construire le moulin à vent peu de temps après. La première mention de l’édifice apparaît sur le parcellaire de 1575, en des termes soulignant son caractère récent : « une terre herme a Beauvert ou y est ediffié ung molin a vent ». Ce moulin est donc sorti de terre au cours des guerres de Religions, qui ont mis la France à feu et à sang durant 37 ans. Le nouvel équipement arrive à point nommé pour seconder le moulin à eau établi sur un ruisseau prompt à s’assécher en été, et alors que les deux moulins-bateaux qui existaient jusque-là sur le Rhône avaient quitté Donzère pour Tarascon et Bourg-Saint-Andéol.

L’histoire du monument est ponctuée d’incidents et de changements de propriétaires. En 1608, un incendie le détruit entièrement, « sans qu’il soit demeuré chose qui puisse servir que la tour et les ferrements ». La charpente et le mécanisme sont intégralement reconstruits dès 1609 par un menuisier gardois. Tout au long du XVII e siècle, l’équipement est loué à des meuniers recrutés par la famille de Redon, ainsi en 1632 à Jehan Chabrelin, qui l’abandonne du jour au lendemain pour « allé à la guerre » ! Entre 1693 et 1706 les Redon vendent leur moulin au donzérois Michel Audoart, qui à son tour le cède en 1734 à un serrurier nommé Claude Ibot. Les Ibot exploitent tantôt eux-mêmes le moulin et tantôt le louent à des meuniers, comme Antoine Auribel en 1753 ou Pierre Torrel en 1775. Après des revers de fortune, la famille Ibot vend le moulin en 1791 à Jean-André Blanc, « travailleur de terre » à Donzère, qui le cède en 1799 à un meunier de Saint-Alexandre (Gard), nommé Jean Fabre. L’édifice se trouve alors « dans le plus grand délabrement et a besoin de grosses réparations ». Fabre le remet en état et l’exploite de ses mains durant presque vingt ans ; il n’habite pas le moulin mais une maison située à l’intérieur du bourg. En 1817 alors qu’il sent sa mort venir, Jean Fabre loue son moulin à Antoine Blanc, également meunier à Donzère ; l’artifice 2 est alors en parfait état de marche puisque seuls le toit et quelques pièces du mécanisme nécessitent des réparations. Enfin en 1842, les matrices cadastrales mentionnent le moulin comme étant « démoli » : les héritiers de Jean Fabre mettent fin cette année-là à près de trois siècles d’activité meunière.

Comme toujours en région Rhône-Alpes, il ne subsiste de l’ancien moulin à vent que les murs. Par contre, la tour est pratiquement intacte. Elle se compose d’un fût droit, construit à l’aide de moellons de calcaire alternant petit et moyen appareil, disposés en assises horizontales régulières et recouverts d’un mortier de chaux dont de larges pans ont subsisté ; ce mortier était lui-même enduit à l’origine d’un crépi gris ou blanc cassé. Le diamètre extérieur du monument atteint 5,44 m et son diamètre intérieur 3,40 m, les murs étant épais de 1,02 m. Sa hauteur monte à 5,70 m par rapport au sol actuel et à 7,50 m si l’on inclut les fondations : celles-ci atteignent en effet 1,80 m de profondeur, ce qui est tout à fait inhabituel pour un moulin à vent et même démesuré compte-tenu de la nature du sous-sol, formé ici de galets agglomérés proches d’un poudingue. Le moulin n’ayant aucune cave, ces fondations profondes, semblables à celles d’un rempart, faisaient office de protection contre une sape des murs par un ennemi éventuel. En bon gouverneur militaire de la ville, Michel de Redon avait pris soin de défendre son moulin contre une troupe de soudards, si fréquentes en vallée du Rhône au cours des guerres de Religion. Pareille précaution s’imposait : en cas d’attaque, les moulins étaient les premiers visés par l’ennemi car, à une époque où la farine se conservait très mal et où les gens comme vous et moi devaient porter leur grain à moudre tous les trois ou quatre jours, l’incendie du moulin ou même un grand coup de masse donné sur les meules pour en briser la pierre, suffisaient à affamer toute la population.

La « façade » du moulin est orientée vers l’est, à savoir du côté où les ailes ne tournaient jamais. On y accède par un pavage grossier fait de galets et de meules brisées. Cette façade a été traitée de manière monumentale, avec une porte en pierres de taille large de 75 cm et haute de 1,67 m, aux angles chanfreinés et pourvue d’un arc en plein cintre. Le battant de la porte était fermé par 14 serrures et barres, dispositif là encore inhabituel et qui participait à la sécurisation du moulin, au même titre que l’arquebusière qui surmonte la porte. À mi-hauteur de la façade, une empreinte circulaire dans le parement extérieur a pu correspondre à l’encastrement d’un blason aujourd’hui disparu. Au sommet du mur, une fenêtre s’ouvre à la verticale de la porte ; haute de 50 cm et large d’autant, encadrée de pierres de taille, elle servait à éclairer la chambre de mouture, à permettre au meunier de surveiller la course de ses ailes et aussi à hisser les sacs de grains à l’intérieur du moulin, comme en atteste la forte usure de l’appui, que la corde du monte-sac a provoquée. Cette fenêtre orientale trouve son pendant sur le mur ouest du moulin, à un détail près, l’absence totale d’usure de l’appui.

Une fois la porte franchie, le moulin n’avait à l’origine qu’un sol de terre battue, qui fut remplacé probablement lors des travaux du début du XIX e siècle, par un épais sol en béton de chaux, conforté par un arc de soutènement à plat prenant appui sur les piédroits intérieurs de la porte. Ce premier niveau du moulin faisait office d’habitat occasionnel et surtout de remise pour les sacs de grains et de farine ; il accueillait au XVII e siècle un grand coffre de bois dans lequel le meunier versait les droits de mouture payés par les clients. Les murs, non crépis, présentent un parement de moellons en petit appareil. On accédait au second niveau primitivement par un escalier de bois prenant à gauche de la porte, passant sous les deux grosses poutres qui supportaient les meules et débouchant à hauteur de la fenêtre occidentale. Mais à la suite de l’incendie de 1608, dont les murs partiellement rubéfiés portent encore les stigmates, l’escalier de bois fut remplacé par des marches de pierre disposées à droite de la porte et prenant appui sur un mur d’échiffre et sur un arc dont seules demeurent les premières assises. Le support des meules fut également changé à l’occasion de ces travaux, les poutres étant non plus encastrées dans le mur nord mais portées par le mur de la cage d’escalier. L’étage du moulin comportait un plancher de bois qui a disparu. Celui-ci reposait sur une corniche formée par un retrait du mur intérieur. A l’étage se trouvait un couple de meules de 1,54 m de diamètre, dont les morceaux brisés ont montré qu’elles avaient été achetées au fil du temps auprès de plusieurs carrières différentes (conglomérat oxydé ; grès vert à grain fin ; conglomérat jaune ; brèche calcaire ; meulières de Brie) ; un anneau de fer fiché dans le mur sud servait à les maintenir en position haute lors de leur repiquage. Cet étage pouvait aussi servir d’habitat au meunier, puisqu’il comportait une cheminée dont la fumée était évacuée par deux conduits de terre cuite, ainsi qu’un placard aux piédroits ornés de rosaces gravées à la pointe.

Le sommet du mur est couvert par de larges dalles taillées en escalier, primitivement fixées entre elles par des agrafes de fer et qui constituaient le « chemin dormant » sur lequel glissait la coiffe pour présenter les ailes face au vent. La coiffe en question était haute d’environ 4 m et abritait les mécanismes ; elle était posée à l’intérieur de la tour, classant ainsi le moulin de Donzère parmi le type provençal. Sa rotation était assurée par une « ratelière » (crémaillère), c’est-à-dire par deux lignes de chevrons fichées l’une dans le chemin tournant, à la base de la coiffe, et l’autre au sommet du mur, sous le chemin dormant : il en subsiste une série de trous carrés régulièrement espacés dans la maçonnerie. A une époque qui peut correspondre aux travaux effectués au début du XIX e siècle, la coiffe provençale cède la place à un toit débordant, et l’entraînement par crémaillère est remplacé par un gouvernail, plus facile à mettre en œuvre. Sa longue poutre descendant jusqu’à terre a laissé derrière elle les points d’ancrage du treuil qu’actionnait le meunier pour la mouvoir et la bloquer, et que les fouilles ont permis de retrouver au nord-est et au sud-est de la tour. Les fouilles ont également exhumé une aire à battre le grain formée d’un sol de chaux situé au sud de la tour, à l’abri du Mistral, et que l’érosion et un dépotoir d’Ancien Régime avaient enfouie sous 50 cm de sédiments et de céramiques jetées là par des générations de meuniers. Les recherches entreprises sur la tour de Beauvert ont ainsi révélé un édifice original, un moulin à vent fortifié construit durant les guerres de Religions, il y a bientôt 450 ans. Ces caractéristiques en font un monument unique en Rhône-Alpes et particulièrement rare dans notre pays ; aussi a-t-il été inscrit au titre des Monuments Historiques dès décembre 2009. Il faut maintenant espérer que cet élément majeur du patrimoine donzérois, exceptionnel à l’échelle régionale et tout à fait remarquable au plan national, fera très bientôt l’objet d’une restauration et d’une mise en valeur, afin qu’il devienne un élément moteur du tourisme local et puisse être transmis aux générations futures.

Alain Belmont

Professeur d’histoire moderne Université Grenoble 2

LARHRA (UMR CNRS 5190) : Laboratoire de Recherches Historiques Rhône-Alpes